L’espace et ses technologies comme biens communs

J’écris ce texte en écoutant la Symphonie des planètes composée en 1992 à partir des captations des sondes Voyager I et II. On y entend des champs électromagnétiques et des ondes radio qui circulent entre les planètes, leur atmosphère, leurs anneaux, leurs lunes et les vents solaires. Ces témoignages sonores sont issus d’un voyage de milliards de kilomètres au-delà de la planète Terre.

Cette écoute me plonge dans l’espace hertzien : l’univers des ondes qui circulent entre nous, humains et non humains, objets électromagnétiques et masses planétaires. L’espace hertzien permet de penser ces relations dans une vision élargie, qui englobe la planète Terre et sa stratosphère, ses machines et ses habitant.e.s dans un même espace de vie et de communication.

De la même manière dont les sociétés occidentales ont décidé que la Terre leur appartenait plutôt qu’elles appartenaient à la Terre, l’exploration de l’espace a souvent été liée à des cultures de conquête, d’appropriation et de commercialisation. Mais des approches collectivistes, solidaires et communautaires semblent refaire surface. Certaines n’ont tout simplement jamais disparu, d’autres se réinventent, mêlant tradition, utopie, création artistique et innovations techniques qui renouent avec une vision de l’espace comme bien commun. Je présente ci-dessous différentes initiatives et différents projets de technologies spatiales antihégémoniques, artisanaux, et Open Source, qui contribuent à penser le rapport à l’espace et aux technologies spatiales comme des bien communs.

Contre le monopole satellitaire en cieux équatoriaux : le Movimiento de los sin satelite

En 1976, huit États traversés par l’équateur se rassemblent à Bogota (Colombie) pour discuter de l’orbite géostationnaire. L’orbite géostationnaire est une orbite terrestre située à environ 35 000 kilomètres à la verticale de l’équateur. Elle est utilisée principalement par des satellites de télécommunications et de télévision. Alors que l’orbite géostationnaire traverse chacun des pays de l’équateur, aucun ne possède alors de satellites : la plupart des emplacements ont été pris par les nations dominantes. À l’issue de la conférence, ces huit pays – la Colombie, l’Équateur, le Congo, l’Indonésie, le Kenya, l’Ouganda et le Zaïre, ainsi que le Brésil, en tant qu’observateur – ont proclamé la Déclaration de Bogotá qui affirmait leur souveraineté sur cette orbite, dénonçait les inégalités en matière de technologie et insistait sur les bénéfices que les technologies satellitaires pouvaient apporter à leurs pays. La Déclaration ne fut cependant jamais ratifiée par les Nations Unies [1].

En 2010, un groupe d’artistes militants propose de revisiter la Déclaration de Bogota. Celle-ci leur apparait comme une voix poétique forte affirmant la nécessité d’une appropriation collective de l’espace et des technologies satellitaires. C’est également dans ce même esprit que le Mouvement des sans-satellites (Movimiento de los sin satelite – en référence au Mouvement des sans-terre au Brésil) a été créé à la même période, pour recouvrir une plus grande autonomie technologique, spatiale et informationnelle. Le mouvement travaille à la création (DIY, collective, ouverte) et au lancement de satellites artisanaux dans l’espace gravitationnel terrestre. Voici un extrait du manifeste du mouvement des sans-satellites (traduction libre) :

“La conjecture de ce manifeste pointe vers l’horizon d’une rupture : le jour où nous serons en mesure de construire nous-mêmes, à la main, notre premier satellite et de l’envoyer dans cet espace déjà plein de dispositifs commerciaux et gouvernementaux. Notre satellite sera-t-il capable de transformer nos réseaux de télécommunication en quelque chose d’autonome ? Ou devrons-nous repenser complètement la technocratie pour y arriver par un but complètement différent ? Comment ?” (traduction libre [2])

Se présentant comme un hacklab nomade [3], le Mouvement des sans-satellites propose des performances artistiques et technologiques qui s’inscrivent dans une perspective d’appropriation collective des connaissances et des technologies libres. Il s’agit ainsi de lutter contre une appropriation privée, corporative et gouvernementale de cet espace, pour proposer des technologies produites au service du bien commun.

Antennes et satellites autonomes, artistiques et artisanaux

Une kyrielle de projets d’antennes et de satellites artisanaux voient le jour sur la planète depuis une dizaine d’années. Beaucoup de ces projets rappellent les pratiques des radioamateurs : tous n’ont pas une vocation communautaire, mais on y reconnaît que le partage de connaissances techniques contribue à une avancée collective.

Les radioamateurs ont une longue expérience d’autonomie en terme d’émission et de réception par voies hertziennes. En plus des relais terrestres, ces communications fonctionnent via des satellites ou encore en s’appuyant sur l’ionosphère (la couche supérieure de l’atmosphère) comme rebond ou médium de transport des ondes. Le lancement de satellites artisanaux prolonge en quelque sorte cette vision d’une autonomie communicationnelle hertzienne, en laissant imaginer la possibilité d’avoir des moyens de communication planétaires, dépourvus de censure ou de dépendances commerciales ou étatiques.

D’un côté, le lancement de satellites constitue une prouesse technique qui conforte une démonstration de puissance et potentiellement un imaginaire de conquête. Plusieurs individus se targuent d’avoir pu envoyer leur propre satellite et des versions commerciales commencent aussi à être mises en vente. D’un autre côté, la conception d’antenne satellitaire comporte peut-être moins d’enjeux commerciaux et renvoie à un univers d’écoute et d’observation sensible, qui a notamment inspiré plusieurs artistes.

Ainsi, des initiatives s’organisent dans une perspective radicalement anticoloniale et anti-capitaliste. Le projet PENELOPE (Permanent Extended Network for Environmental Listening to Orbiting Phenomena of Earth) propose ainsi d’associer 4 stations d’observation terrestre et céleste, ainsi que des agences spatiales autonomes réparties dans 5 pays, dans le but de suivre le parcours de picosatellites comme ceux lancés par Mur.sat ou l’Agence Spatiale Palestina [4]. PENELOPE propose ainsi de rassembler des initiatives autonomes et citoyennes, dans un réseau de collaboration et d’inspiration planétaire, réaffirmant que l’observation et l’exploration spatiale sont du ressort des communs.

Dans la même lignée, l’organisation américaine à but non lucratif Media Development Investment Fund propose de concevoir un réseau WIFI s’appuyant sur de petits satellites pour fournir un accès gratuit à Internet partout dans le monde. L’Outernet vise notamment à contourner la censure sur Internet qui prévaut dans certains pays en donnant accès à un réseau simplifié, à partir de petits satellites appelés « CubeSats ».

Le Copenhagen Suborbital : une fusée construite selon des plans ouverts

Le Copenhagen Suborbital est une organisation à but non lucratif basée à Copenhague, au Danemark, dont l’objectif est de réaliser un vol suborbital [5] Le financement du projet est assuré par des commanditaires et des dons de matériel ou d’argent. L’équipe travaille selon des principes du matériel libre, tout en utilisant des solutions simples et existantes, et en privilégiant les solutions mécaniques aux solutions électroniques.

Le projet est principalement porté par deux personnes : Kristian von Bengtson, un architecte qui a déjà participé à des projets de conception de véhicules lunaires et qui est également coauteur d’un manuel de la NASA sur le design d’habitacle humain dans les navettes spatiales, et Peter Madsen, inventeur, artiste et entrepreneur qui a déjà réalisé trois sous-marins sur le même modèle de projet. L’équipe est épaulée par 20 spécialistes en physique, pyrotechnique, télécommunication et mécanique et reçoit de nombreuses collaborations en ligne et in situ. En juin 2011, l’équipe a lancé un prototype de fusée depuis une plate-forme située en mer Baltique.

À l’encontre des approches privatives, commerciales et concurrentielles, les explorations et les technologies utilisées dans le cadre du Copenhagen Suborbital sont documentées publiquement sur le site du projet : http://copsub.com. Diverses vidéos de tests et des expériences publiques viennent aussi appuyer l’ouverture et le caractère à la fois scientifique et expérimental du projet. Ce processus de construction ouverte contribue à une vision des technologies spatiales comme un possible bien commun.

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Voyage d’Apollo 11 sur la Lune (20 juillet 1969)

Source Wikipedia, Crédit de l’image : NASA (domaine public)

Conclusion sur le rôle de l’imaginaire spatial pour l’envisager comme un bien commun

On peut aborder la constitution de l’imaginaire terrestre et spatial de la même façon que Benedict Anderson (1983 [6] suggérait d’aborder l’imaginaire national. La médiatisation de la conquête de l’espace a ainsi participé à la création d’ « une communauté politique imaginée », réunissant des gens qui ne se connaissent pas, autour d’un sentiment d’appartenance à une communauté. En effet, l’exploration spatiale des années 60 fut largement documentée par les médias internationaux, venant nourrir un imaginaire planétaire, bien utile pour une réconciliation dans un climat de guerre froide. Comme première étape marquante, c’est le drapeau américain juché sur notre lune qui allait symboliser avant tout autant une vision de conquête et d’appropriation nationale, associée, par d’autres médias plus critiques, à une forme de pillage, de futilité ou d’avidité déplacée. L’usage du terme conquête renvoie d’ailleurs à une vision spécifique de la relation à l’espace comme une forme d’appropriation territoriale.

D’autres groupes investissent des visions plus communautaires de cette exploration. Ainsi, le Whole Earth Catalog, journal de contre culture américaine, dévoile en 1968, pour son premier lancement, la photo satellite de la sphère terrestre vue de l’espace. Il s’agit de la première image de la Terre dans son intégralité (Whole Earth). L’éditeur du catalogue, Stewart Brand y voit un puissant symbole, évoquant un sentiment de destin partagé, une planète sans frontière, faisant partie d’un espace très large.

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Couverture d’une des premières éditions du magazine Whole Earth Catalog.

Source Wikipedia, Licence : CC BY-SA 3.0

La science-fiction et le cinéma ont aussi beaucoup contribué à nourrir des imaginaires alternatifs à la conquête spatiale telle que dessinée par les États-Nations. Mais les créations et les explorations spatiales investies par les artistes, les artisans citoyens et les hackers ont été moins médiatisées que les conquêtes nationales. Ils contribuent cependant à investir un imaginaire planétaire par le biais de communauté de pratiques, de réseaux de diffusion et de sciences-fictions plus collectivistes. En documentant leurs pratiques et découvertes, ils participent à une construction des technologies spatiales en bien commun. En dehors des sphères nationales, étatiques et commerciales, des solidarités socio-techniques se mettent en place, ainsi que des luttes contre les monopoles et appropriations par les institutions dominantes. On peut souhaiter que ces autonomisations et mises en commun technologiques contribuent à produire une vision de la Terre et de l’espace comme un espace commun.

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Le travail en informatique comme bien commun : le cas de Koumbit

Ce texte analyse les dimensions politiques, économiques et relationnelles de Koumbit, un groupe québécois de travailleurs-euses en informatique qui fournit notamment des services web pour les groupes associatifs et militants du Québec. Le mode d’organisation de ce groupe s’inspire du modèle du logiciel libre, des théories de l’économie participative et anticapitaliste, ainsi que des pratiques anarchistes et autogestionnaires. Ses pratiques organisationnelles ont notamment été documentées en ligne par le groupe lui-même au sein d’un wiki, mais aussi par plusieurs études sociologiques. Ce souci de transparence et de mise en partage, combiné à une attention du groupe pour le bien-être nous porte à croire que Koumbit conçoit le travail comme un objet de bien commun. Nous pourrions y voir une façon d’encourager une amélioration des conditions de travail en informatique.

La constitution de Koumbit, un milieu de travail politisé au service d’un Internet solidaire

Koumbit est un collectif montréalais de travailleurs et travailleuses en informatique qui a pris pour inspiration l’informatique libre, des théories de l’économie participative et des pratiques militantes autogestionnaires, pour créer des conditions de travail politisées, non aliénantes et reproductibles [1]. Koumbit est un mot créole haïtien qui signifie « regroupement de personnes pour une cause, un but commun ». Cette inspiration fondatrice place ainsi le travail au cœur du projet : le travail en lui-même devient un bien commun.

Koumbit est un acteur social reconnu au Québec. Le collectif héberge et fournit des services à de nombreux projets militants et socialement engagés à Montréal et au Québec. Cet engagement l’a plusieurs fois mené à maintenir une position politique solidaire des mouvements sociaux, notamment en protégeant ses membres et clients des services policiers cherchant à contacter des auteurs-eures de propos militants et critiques.

Les membres fondateurs de Koumbit ont commencé à collaborer lors des manifestations altermondialistes contre le Sommet des Amériques au Québec en avril 2001, en constituant une plate-forme de médias alternatifs (le site cmaq.net). Ils et elles œuvraient bénévolement pour soutenir cette plate-forme et d’autres sites web par la suite, en solidarité avec des groupes militants locaux. En 2004, plusieurs de ces membres ont décidé de créer un système plus durable pour assurer la pérennité des services fournis. La création d’un collectif de travail devenait ainsi la condition sine qua non de la survie des services web et logiciels pour des groupes militants. C’était aussi l’occasion rêvée pour plusieurs travailleurs-euses en informatique de joindre leurs valeurs à leur travail quotidien.

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Discussion entre les membres de Koumbit. © David Simard

Les membres du collectif partageaient des inspirations théoriques, politiques et économiques communes, comme l’économie participative (ParEcon), un modèle économique proposé par le théoricien Michael Albert et l’économiste Robin Hahnel (Albert et Hahnel, 2003), destiné à fournir une alternative au capitalisme et à l’économie planifiée en s’appuyant sur des valeurs d’équité, de solidarité, de diversité et d’auto-gestion. Les membres fondateurs ont notamment essayé de reproduire la notion de balanced job complex, en incitant les travailleurs-euses à équilibrer leur charge de travail et en répartissant les tâches de façon à distribuer le pouvoir et le plaisir de façon égalitaire. Ces tâches pouvaient être réalisées de manière rotative.

En 2005, il existait encore un flou sur ce que constituait une tâche « rémunérable ». Bien que les contrats de réalisation de sites web conduisaient à une rémunération directe, certaines tâches étaient effectuées bénévolement parce qu’il n’existait pas encore de mode de rétribution pour celles-ci. Parmi ces tâches figuraient des activités de maintenance, d’attention et de soin (administration des systèmes, comptabilité, secrétariat, facilitation), qui pourraient aisément être rapprochées de ce que Sylvia Federicci (2011) qualifie d’activités reproductives, souvent peu reconnues autant dans les pratiques de biens communs comme dans la société en général. Dans le monde technique, ces activités restent également moins visibles (Denis, 2012), même si elles sont bien rémunérés (en comparaison des activités reproductives décrites par Federicci, tels que le soin aux enfants ou le travail domestique). Au sein de Koumbit, la rémunération de ces tâches dites de soin et de maintenance ont ainsi fait l’objet pendant un certain temps d’un débat interne.

Par ailleurs, certain-e-s travailleurs-euses ont aussi défendu le besoin de garder certaines tâches bénévoles sans devoir justifier a priori leur utilité pour le collectif. Ainsi, les membres ont pu continuer à offrir du temps libre et bénévole dans des activités d’exploration ou de développement sans que le collectif ne décide de leur bien-fondé ou ne cadre leur orientation. À l’époque, les travailleurs-euses étaient encouragé-e-s à noter toutes les heures de travail effectuées pour le collectif, afin de permettre une meilleure visualisation de la comptabilité à venir. Vers 2006-2007, cette rationalisation du travail a toutefois été perçue par certain-e-s travailleurs-euses comme une forme de contrôle technicisé omniscient, exerçant une pression inutile par les pair-e-s. Ils et elles ont alors demandé de baser les efforts de gestion non pas sur la surveillance du travail, mais sur une meilleure compréhension des besoins relationnels et organisationnels du collectif. Ce besoin de compréhension des dynamiques générales du groupe s’est notamment traduit par une documentation assez exhaustive de l’organisation du collectif, de ses évolutions, réunions, résolutions et méthodes de travail. Depuis les débuts de l’organisme, cette documentation a été tenue sur un wiki public toujours disponible à cette adresse : https://wiki.koumbit.net

L’ouverture processuelle comme militantisme

En 2008, je publiais un article portant sur l’« ouverture processuelle » comme forme de militantisme (Goldenberg, 2008). J’y décrivais la façon dont Koumbit avait développé un rapport politisé à ses méthodes de travail. Par cette expression – l’ouverture processuelle comme militantisme – je fais référence à une vision des méthodes d’organisation comme un objet de bien commun, et dont la connaissance technique et empirique est cruciale pour améliorer le vivre ensemble. Les procédures de réunion, les principes de rétribution, les logiques de division des tâches ou encore les outils de gestion de conflit sont ainsi documentés sur le wiki public de l’organisme. Via cet outil, les travailleurs-euses ont aussi accès aux procès verbaux de toutes les réunions de travail. Inspirées de la culture du libre, l’ouverture, la transparence et la documentation des procédures de travail semblent constituer les principaux gages de durabilité (et de reproductibilité) de ce mode de fonctionnement. Il s’agit d’un militantisme dans la mesure où le collectif revendique cette ouverture des processus comme une forme de solidarité et de transparence sociale.

Par cet accent mis sur l’ouverture processuelle, le collectif exprime également ce qu’il est et ce qu’il refuse d’être. Certains clients sont ainsi refusés s’ils sont considérés comme dommageables pour la société. Les outils sont également choisis en fonction de leurs contributions au bien-être collectif. Pour travailler chez Koumbit, la personne nouvellement arrivée doit d’ailleurs s’engager à respecter les principes fondateurs de l’organisme. Ceux-ci se résument en trois types de valeurs [2] : des valeurs d’autogestion (avec la création d’un espace participatif, épanouissant et égalitaire), d’ouverture (via l’usage d’outils et de formats libres, et un respect du droit à l’information, à la vie privée et à la liberté d’expression), et enfin, des valeurs de solidarité (avec d’autres collectifs, avec un réseau de partage favorisant l’autonomie technologique et avec des associations alliées). Tout cela nous permet de dire qu’il s’agit bien d’un groupe aux frontières définies, ce qui est l’une des conditions nécessaires à la protection des communs, selon Elinor Ostrom (1990).

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Page « Erreur 503 » (service indisponible) de Koumbit, qui affiche une image en appui au mouvement étudiant de 2012 contre la hausse des frais de scolarité.

De façon générale, Koumbit fonctionne en autogestion. Dès sa fondation, le collectif a adopté des règlements généraux définissant un mode de fonctionnement très horizontal. Le collectif s’est doté de règles et de procédures dont le suivi est assuré lors de journées de réflexion annuelles, qui ont souvent lieu dans un chalet en retrait de la ville. Les travailleurs-euses se réunissent également lors de rencontres de travail hebdomadaires, où se fait le suivi des affaires courantes mais aussi des problèmes organisationnels potentiels. Avant d’être adoptées en assemblée générale, la plupart des décisions et des modifications structurelles se font ainsi par les travailleurs-euses. Un conseil d’administration régit l’organisme, mais c’est surtout pour répondre aux contraintes stipulées dans les réglementations attendues des organisations à but non lucratif (OBNL) au Québec. Son rôle se limite en pratique à conseiller le collectif de travail à partir d’un regard extérieur et à arbitrer les rares et éventuels conflits qui n’auraient pas été résolus par le collectif.

Vers une attention au bien-être

Malgré son succès organisationnel et sa reconnaissance sociale, le collectif souffre de plusieurs difficultés internes. L’augmentation du nombre de travailleurs-euses a notamment impliqué des restructurations logistiques. Toutefois, certaines difficultés sont difficilement résorbables par la mise en place de méthodes de travail. Des tensions d’ordre relationnel et communicationnel donnent plutôt lieu à une préoccupation croissante pour le bien-être des travailleurs-euses.
L’une de ces préoccupations concerne les rapports de genre. À l’instar de nombreux groupes en informatique, le ratio homme-femme reste déséquilibré. En janvier 2014, le wiki de Koumbit dénombrait en effet 18 membres travailleurs-euses, dont trois femmes. Plusieurs femmes ont travaillé chez Koumbit, prenant souvent des rôles de graphistes ou de responsables des communications. Elles occupent plus rarement des postes de responsabilité technique. Pour contre-balancer ce déséquilibre, les travailleuses sont volontiers mises de l’avant par le collectif pour des rôles administratifs par exemple. De nombreuses discussions sur les relations de genre et la place des femmes dans Koumbit ont contribué à sensibiliser le collectif à cette problématique. Quoique les travailleurs-euses soient maintenant davantage conscient-e-s de ce problème dans le milieu du libre, ils et elles continuent de travailler pour y remédier dans leur collectif. Dans l’ensemble, les tâches les plus valorisées restent en effet liées au fonctionnement technique et financier du collectif.
L’attention au bien-être est devenu un intérêt soutenu par plusieurs membres travailleurs-euses, en particulier ceux et celles qui sont aussi impliqué-e-s dans d’autres collectifs autogérés. Ainsi, certain-e-s travailleurs-euses de Koumbit rejoignent les préoccupations de travailleurs-euses d’autres milieux politisés, qui s’intéressent à l’organisation du travail collectif et sont soucieux-euses du bien-être au travail. La spécificité de Koumbit est donc de développer cette intelligence et cette sensibilité dans le milieu de l’informatique libre, en transformant son expérience en un objet de bien commun pouvant servir de modèle ou être transmis à d’autres collectifs.

Conclusion : le travail en informatique comme bien commun

Dans Jalons pour un monde possible (2010), Thomas Coutrot suggère de réfléchir au travail comme un bien commun dont les conditions relationnelles, physiques et psychiques sont menacées par le capitalisme néolibéral contemporain. Coutrot y analyse notamment la perte de sens et la détresse qui caractérisent le travail au sein des grandes entreprises d’informatique. Pour Coutrot, le travail décent doit être considéré comme un bien commun, et les prises de décisions démocratiques concernant l’organisation du travail, l’investissement de l’entreprise ou la répartition des gains, constituent des éléments centraux d’un tel travail décent.

Au-delà de l’imaginaire fondateur associé au concept de Koumbit (signifiant en langue haïtienne un collectif de personnes orientées vers une tâche commune), le collectif semble constamment vouloir rejoindre ces réflexions de Coutrot. Le groupe cherche en effet à concevoir son espace de travail comme un lieu où les membres réfléchissent à de meilleures conditions d’engagement, d’efficience mais aussi de vivre ensemble. De plus, inspiré en cela par la culture de l’informatique libre, le collectif a toujours à cœur de documenter ses pratiques techniques et organisationnelles, pour que cette documentation puisse servir à d’autres groupes ou collectifs, dynamique que j’ai qualifiée dans ce texte d’« ouverture processuelle comme militantisme ». Ces pratiques de mise en partage au sein du groupe, auprès des membres, mais aussi en vue d’un public plus large confirment que le travail est vécu au sein de Koumbit comme un objet de bien commun.

Références

Albert, Michael. 2003. Parecon : life after capitalism. London ; New York : Verso.

Coutrot, Thomas. 2010. Jalons vers un monde possible redonner des racines à la démocratie. Lormont (Gironde) : Le bord de l’eau.

Denis, Jérôme. 2012. « L’informatique et sa sécurité. Le souci de la fragilité technique ». Réseaux, vol. 171, no 1, p. 161 – 187.

Federici, Silvia. 2011. « Feminism and the Politics of the Commons ». The Commoner, no 24.

Goldenberg Anne, 2006. Les pratiques collaboratives de Koumbit : La construction technique et politique des conditions d’activité et de justice d’un collectif de travailleurs du libre. Rapport de recherche du Laboratoire de communication médiatisée par ordinateur (LabCMO).

Goldenberg, Anne. 2008. « Un collectif autogéré de travailleurs en informatique libre  : le cas de Koumbit ». In L’action communautaire québécoise à l’ère du numérique, sous la dir. de Serge Proulx, Stéphane Couture et Julien Rueff, p. 113‑138. Montréal : Presses de l’Université du Québec.

Goldenberg, Anne. « Hacking with Care  : Attention, bien-être et politique de l’ordinaire dans le milieu hacktiviste ». Dpi. Revue féministe d’art et de culture numérique, no 27. En lignehttp://dpi.studioxx.org/fr/hacking-care-attention-bien-être-et-politique-de-l’ordinaire-dans-le-milieu-hacktiviste.

Ostrom, Elinor. 1990. Governing the commons : the evolution of institutions for collective action.Cambridge ; New York : Cambridge University Press.

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Les hackerspaces comme politisation d’espaces de production technique. Une perspective critique et féministe

3 novembre 2014

Les hackerspaces comme espace matériel d’une convivialité technique

Les « hackerspaces » sont des lieux de rencontre et d’expérimentation collective qui rassemblent des personnes qui partagent un intérêt commun, notamment pour l’informatique, la technologie, les sciences et le bidouillage. Certains y voient des lieux de contre-culture technique, proposant une vision autogestionnaire et anticapitaliste des connaissances techniques et scientifiques, inspirés de la culture du logiciel libre, du matériel libre et des médias alternatifs. D’autres y voient des laboratoires communautaires ouverts où des gens peuvent partager ressources et savoirs, préférant le terme de medialab ou fablab au terme plus politique de hackerspace.

Dans l’Éthique hacker et l’esprit de l’ère de l’information [1], le philosophe Pekka Himanen a défini une culture du rapport au travail et au temps qui semble s’opposer point pour point à l’Éthique Protestante et l’esprit du capitalisme écrit un siècle plus tôt par Max Weber. En marge d’une logique productiviste, l’éthique hacker renvoie, selon Himanen, à « une posture passionnée vis-à-vis des connaissances techniques (la hack attitude) plus que l’accomplissement d’une activité particulière (la programmation). L’Éthique hacker s’apparenterait notamment à la philosophie du libre dans sa remise en question du schéma de l’économie capitaliste. Ainsi, les hackers laisseraient librement leurs productions à la disposition des autres pour qu’ils les utilisent, les testent et les développent.

Plusieurs analystes contemporains des hackerspaces dont Christophe André [2] et Yannick Rumpala [3] ont dressé des parallèles entre ces lieux et le concept de « convivialité » tel que décrit par Ivan Illich [4]. Par convivialité, Illich qualifie à la fois des outils dont la fonction est déterminée par celui qui les manie, ainsi qu’un type de société post-industrielle caractérisée par des ateliers autogérés et interdépendants. Illich définit trois conditions pour qu’un outil ou un espace soit considéré comme convivial :

  • il ne doit pas dégrader l’autonomie personnelle en se rendant indispensable ;
  • il ne suscite ni esclave, ni maître ;
  • il élargit le rayon d’action personnelle.

Depuis le début du millénaire, le mouvement hacker semble avoir pris de l’ampleur, avec une identification croissante à cette posture technique, mais aussi avec la création de nombreux espaces de travail et de rassemblement. À bien des égards, l’éthique hacker et la mise en place de hackerspaces constituent des mises en commun de savoir-faire techniques visant à l’émancipation, la collectivisation et la résistance à la privatisation et à la fermeture des technologies.

Mais à quelles conditions peut-on penser les hackerspaces comme des lieux de production de savoirs et d’outils matériels et techniques relevant d’une philosophie du bien commun ?

Après une présentation générale de ces espaces, nous allons procéder à l’analyse de trois d’entre eux, au regard des conditions identifiées par Elinor Ostrom [5] pour définir un commun et des postures anticapitalistes et féministes exposées par Sylvia Federici [6].

Les hackerspaces et espaces apparentés

Un des premiers hackerspaces naît à Berlin en 1995, à la suite de la réunion d’une vingtaine de hackers pour relocaliser leurs activités de salon (particulièrement axées sur un rapport libertaire ou autosuffisant vis-à-vis de la programmation, du bricolage électronique et technique) et fonder un espace dédié. La création de C-Base s’appuie sur une mythologie de science-fiction, associant l’espace choisi aux restes d’une navette spatiale venue du futur. Ses membres se donnent comme mission d’être « compatible avec le futur » (future compatible) : les créations, innovations, découvertes et détournements des hackers doivent ainsi être ouverts, libres et réutilisables dans un avenir proche et quelque peu incertain. Cette façon autant ludique que politique et poétique de définir une perspective d’innovation collective inspire de nombreux autres groupes de hackers à créer des espaces semblables. En août 2007, un groupe de hackers nord-américains venu au Chaos Communication Camp (festival notamment organisé par des membres de C-Base), s’enthousiasme sur les possibilités d’avoir des espaces similaires aux États-Unis.

C’est ainsi que voit le jour une poignée de hackerspaces états-uniens : le NYC Resistor et l’HacDC en 2007, Noisebridge en 2008. D’autres apparaissent un peu partout sur la planète. Ces espaces intègrent rapidement des projets de circuit électronique et de prototypage physique. La notion de hacking s’étend ainsi pour s’appliquer aux objets physiques : très rapidement, les imprimantes 3D deviennent le principal centre d’attraction de ces espaces. Les hackerspaces commencent aussi à élargir leur public en incluant des formations, ainsi que l’accès à leurs espaces et outils.

Alors que la notion de hacking se répand à plusieurs sphères d’activité, on voit émerger certaines tensions entre des visions sensiblement différentes ainsi qu’une profusion d’appellations, tel que les « fablabs » ou les « makerspaces ». On les présente comme :

  • des lieux de résistance libertaire à la surveillance et à la main mise étatique (c’est sans doute la vision originale d’un hackerspace),
  • des espaces d’innovation ouverte, facilitant l’exploration et le bidouillage (c’est peut-être ce qu’on identifie le plus par fablab),
  • ou encore comme des espaces pédagogiques d’entraide et d’apprentissage mutuel (cette valorisation du « faire », et de la culture du Do It Yourself est surtout présente dans les makerspaces).

Il y aurait matière à considérer les hackerspaces comme un renouveau des communs matérialisant la construction numérique. Cependant, dans chacune de ces visions, la relation au capitalisme, à l’écologie ou à la justice sociale n’est pas toujours formulée. On pourrait en effet considérer les hackerspaces comme une spatialisation et une matérialisation des pratiques d’émancipation technique.

Christina Haralanova, chercheuse à l’université Concordia à Montréal, s’intéresse à la façon dont les membres des hackerspaces articulent (ou pas) un discours politique à la participation, à la création et au maintien de ces espaces. Elle étudie les revendications identitaires et les relations de genre dans les pratiques et échanges de savoirs techniques au sein de ces espaces collectifs. Chacun des groupes est confronté à la gestion d’un espace commun, de matériaux, de membership, et doit se définir une mission, des règles, et des comportements proscrits. Comme Johannes Grenzfurthner et Frank Apunkt Schneider [7], elle note ainsi qu’en dépit des principes d’ouverture affichés par les membres de ces hackerspaces, la plupart sont occupés par des hommes blancs de classe moyenne. Par ailleurs, plusieurs articles et interventions sur le positionnement des hackers vis à vis de l’État et du capitalisme [8] laissent à penser qu’il n’y a pas de consensus sur ce sujet. S’ils défendent tous une approche libertaire face aux technologies, certains espaces fonctionnent avec l’aide de subventions étatiques et/ou ne se revendiquent pas nécessairement d’une posture anticapitaliste. Des liens entre des entreprises de surveillance et le milieu hacker commencent à faire grincer des dents, et on voit poindre un momentum pour clarifier l’identité politique des hackers.

Je propose de m’appuyer sur les caractéristiques des communs tels que présentées par Ostrom ainsi que sur les considérations féministes telles que développées par Federicci pour interroger cette politisation des hackerspaces.

Les hackerspaces : une politisation des technologies comme condition des communs ?

Les distinctions qui peuvent être faites entre hackerspaces, makerspaces et fablabs pourraient permettre de comprendre un début de divergence dans la façon dont ceux-ci envisagent leur politisation technologique. Mais les caractéristiques proposées par Ostrom pour définir un commun nous semblent encore plus pertinentes pour comprendre les enjeux en cours dans les hackerspaces. La première des conditions apportées par Ostrom est l’existence d’un groupe aux frontières définies. Cela implique donc une forme d’extériorité menaçant des ressources communes que le collectif vise à préserver.

L’appropriation et la définition d’un espace autogéré peut tout d’abord être en soi entendue comme une collectivisation de force au sein de l’espace public et privatisé. Ainsi, les utopies pirates telles que décrites par Hakim Bey [9] qui avaient beaucoup inspiré les débuts de l’Internet mais aussi les discours des mouvements des squats et des occupations, peuvent évoluer comme l’émergence d’espace de vie alternatif. Les hackerspaces comme espace collectif revendiquent des principes de partage et de mises en commun, qui devraient exclure ceux qui ne partagent pas ces valeurs. Or les hackerspaces sont plus des espaces de production autonome : c’est le rapport à la technique et au monde social technicisé qui est en jeu. Or la définition des frontières et d’une extériorité aux hackerspaces n’est pas égale. Elle est même le sujet d’une vaste politisation interne au sein du milieu.

Prenons l’exemple du Foulab, un hackerspace Montréalais fondé en 2008, dont l’objectif énoncé est de fournir à ses utilisateurs un environnement et des ressources leur permettant d’échanger connaissances, idées et d’explorer les nouvelles technologies. Christina Haralanova et Alex Megelas [10], qui ont étudié ce lieu, le présentent comme « un hackerspace basé à Montréal qui offre l’espace et les outils nécessaires pour interagir de manière critique avec la technologie. Il s’agit d’une communauté ouverte qui accueille les hackers et toute autre personne intéressée à participer à une multitude d’activités, d’ateliers et de sessions individuelles, qui font tous la promotion d’une approche exploratoire et expérimentale de la technologie ».

En étudiant les rapports de genre au sein de ce hackerspace, et en observant la très faible participation des femmes au regard de l’ouverture annoncée, Christina Haralanova se questionne : s’il n’y a pas de frontière délimitée, pourquoi se dessine-t-elle ?
Une piste pourrait être d’envisager la nature des activités valorisées dans les hackerspaces et dans la culture hacker à la lumière des analyses de Sylvia Federicci. Cryptoparty est un projet de vulgarisation et d’introduction à la cryptographie, qui fut lancée par la journaliste et hackeuse australienne, Asher Wolf [11]. Le projet a reçu un grand enthousiasme au sein de la communauté hacker et fut relayé et investi dans de nombreux hackerspaces. Mais peu à peu, la journaliste a commencé à observer que le projet devenait plutôt élitiste et qu’un confort dans l’entre soi détournait la visée citoyenne du projet. Voyant aussi émerger des collaborations douteuses avec des partenaires privés impliqués dans la surveillance électronique, elle a commencé à dénoncer les dérives apolitiques du projet. Elle fut alors peu à peu la cible de critiques et d’évitement par des acteurs prétextant son manque d’expertise technique. Cela amena la hackeuse à écrire sur son blog [12] une lettre destinée à la communauté hacker pour relater cette dérive et ce qui motive son geste.
Ces exclusions peuvent être analysées dans une perspective de genre autour d’une définition des valeurs propres au milieu hacker. Si le niveau d’expertise technique est un filtre d’entrée, l’ouverture annoncée est alors délimitée via une méritocratie hiérarchisante, dont les termes sont implicitement définis par les acteurs dominants. Cela amène donc certains hackerspaces à exclure des personnes ne rencontrant pas les critères d’excellence nécessaires à l’établissement d’une démonstration de puissance qui justifierait le respect. Par contre les acteurs travaillant au sein de compagnies de surveillance peuvent facilement s’associer à un hackerspace qui n’a pas défini des frontières ou une extériorité en terme politique.

Cela a amené des penseurs contemporains comme David Golumbia [13], à associer le mouvement hacker et libriste à une vision innovatrice libertarienne, vaguement articulée autour d’un rejet des institutions traditionnelles (dont l’État) mais peu politisée en faveur des communs et de leurs gestions.
Par exemple, l’imprimante 3D a reçu beaucoup d’intérêt, présentant cet outil symbole d’une plus grande autonomisation industrielle, pour les pays dits « émergents », ou pour des populations fonctionnant plus spécifiquement à partir de logiques de recyclage [14]. Dans un article publié dansLe Monde diplomatique, Johan Söderberg [15] critique le manque de politisation organisationnelle et de conscience historique de ces espaces, en se limitant à une fascination pour la production de gadgets technologiques, trop légèrement présentés comme des outils d’émancipation.

Sur un plan plus clairement politique, plusieurs acteurs du mouvement hacker ont pris acte de ce besoin de délimitation de frontière. Parmi les initiatives les plus éclairantes, notons la formation du Noisysquare, un village de tentes qui est né à l’été 2013 au sein de la rencontre Observe Hack Make (OHM [16]). Le carré du bruit (2) s’est constitué en riposte aux collaborations établies par les organisateurs du festival avec la police ainsi que des compagnies de surveillance. Pendant la semaine de festival, en plus des ateliers techniques, plusieurs discussions de nature sociales, économiques et féministes, sont venues porter un regard critique sur la constitution du milieu hacker [17].

On voit à la fois émerger une demande de clarification du positionnement de la culture hacker et des hackerspaces vis-à-vis des compagnies privées et de l’État, et un discours sur l’exclusion de certains groupes sociaux de ces lieux d’apprentissage et de pouvoir. Comme la considération de ces enjeux de domination genrée tardent à être prise en compte par le milieu, on voit émerger des hackerspaces féministes, pour certains réservés aux personnes s’identifiant en tant que femmes, ainsi qu’à des lieux familiaux : comme le MothershipHackerMoms HYPERLINK [18] et Miss Desponia [19] en Tasmanie.

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Atelier du FemHack se tenant à l’Espace Fibre, Montréal, lors des HTMlles10, le 17 Novembre 2012. Photo Anne Goldenberg CC BY-SA 3.0

Nous pensons qu’il y a matière à définir les hackerspaces comme des lieux de protection et de production de commun numérique et matériel, à partir du moment où ceux-ci définissent une extériorité (ce qu’un hackerspace n’est pas, rejette ou ce qu’il protège comme commun vis-à-vis du capital ou de l’État). Certains hackerspaces, qui se politisent et se positionnent ouvertement sur des enjeux de sociétés, répondent ainsi clairement à ces dimensions.

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La négociation des contributions aux wikis publics : un apprentissage de gestion des communs ?

La négociation des contributions aux wikis publics : un apprentissage de gestion des communs ?

publié chez Ritimo le 3 novembre 2014, par GOLDENBERG Anne 

Les wikis sont des sites web éditables par leurs utilisatrices et utilisateurs. Ils permettent la construction collaborative d’un corpus de connaissances organisées par des liens hypertextes et gérés collectivement. Le plus connu des wikis est sans doute l’encyclopédie libre Wikipédia, mais de nombreux autres wikis existent, comme les sites web publics, ou encore les plates-formes collaboratives internes à des organisations. Le concept de wiki a été inventé en 1995 par Ward Cunningham, peu de temps après l’apparition du World Wide Web (rappelons que le World Wide Web (WWW) est une couche de l’Internet qui offre aux utilisatrices et utilisateurs une navigation largement hypertextuelle. Des navigateurs permettent ainsi de parcourir cet espace informationnel sans avoir recours aux répertoires et portails d’informations, ce qui était la norme avant l’arrivée du Web). Il s’agissait de palier à une attente non remplie par l’arrivée du Web : permettre aux utilisateurs de rajouter eux-mêmes des liens entre les sites. Le mot wiki signifie « vite » ou « informel » en hawaïen. Les wikis permettent également de rendre l’édition plus rapide, et plus simple . Dans les années 1990, il fallait passer par un serveur FTP et bien souvent par un webmestre pour mettre le contenu d’un site web à jour. Depuis les années 2000, plusieurs logiciels permettent de construire des sites web permettant une édition directe en ligne, comme par exemple les blogues ou les systèmes de gestion de contenu. Les wikis se distinguent aujourd’hui par la dimension collective de la gestion des contenus mis en ligne. Un des défis est d’ailleurs la gestion de la rapidité de cette édition collective qui remet souvent en question la légitimité des wikis car il est facile d’en changer rapidement le contenu. Or, si le mécanisme technique autorise en effet la rapidité, ce sont des mécanismes sociaux qui prennent le relais pour gérer cette rapidité. Ainsi, dans les wikis les plus matures, les contributeurs et contributrices se dotent de règles de participation et discutent de la légitimité des contenus en cas de litige. La négociation des contributions dans les wikis publics devient alors le lieu d’apprentissage de la gestion d’un commun numérique : celle de la validité des connaissances publiques.

Dans cet article, nous allons décrire les modalités générales de création de connaissances sur un wiki. Nous allons ensuite présenter un exemple de négociation d’une page wiki, sur le portail québécois de Wikipédia. Cette négociation illustre bien les modalités de gouvernance d’un bien commun numérique, en l’occurrence une page wiki publique.

Les wikis comme lieu de passage d’une communauté de pratiques à une communauté épistémique

L’un des premiers usages collectifs de l’Internet a été de rassembler des passionnés, des experts et des amateurs en communautés de pratique. Ils se regroupent alors notamment pour mettre en commun des savoirs-faire, échanger des conseils et construire ensemble une communauté d’apprentissage. Ces regroupements permettent aussi un renforcement identitaire autour d’une pratique commune. Par exemple, le fait de partager une histoire d’apprentissage participe à une reconnaissance mutuelle des membres et devient source d’identité. Une communauté de pratique est également caractérisée par l’existence de frontières, qui peuvent être repérées par des marqueurs explicites d’appartenance (surnoms, blagues, rites d’initiation). Les membres développent et partagent un répertoire de vocabulaire commun plus ou moins spécialisé, mais plusieurs façons de faire peuvent coexister et être documentées comme telles. De nombreux wikis ont ainsi été utilisés pour documenter les pratiques d’une communauté : il s’agit pour les membres d’une communauté d’augmenter leurs compétences sur un sujet.

Les communautés de pratique ont comme caractéristique d’être fermées sur elles-mêmes : les connaissances produites sont d’abord destinées à leurs membres. Une communauté de pratique devient cependant une communauté épistémique quand les membres commencent à vouloir délibérément écrire pour un public externe [1]. Dans une communauté épistémique, on retrouve ainsi certaines des caractéristiques d’une communauté de pratique, comme une reconnaissance mutuelle, des marqueurs d’appartenance, mais la production de connaissance pour un public externe transforme les modalités de contribution. La validité des connaissances produites peut notamment mettre en jeu la légitimité de la communauté.

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Photographie de groupe de Wikimania 2012, prise le 14 Juillet 2012. Photo Adam Novak CC BY-SA 3.0

L’intelligence collective a besoin d’espaces de discussion

Deux métaphores ont souvent été utilisées pour décrire la création de connaissances sur les wikis :
celle de l’intelligence collective et celle de la stigmergie.

L’intelligence collective renvoie à une appréciation de la compétence d’une foule ou d’un groupe pour traiter d’une question, compétence qui serait supérieure à celle d’un petit nombre de participant.e.s. Cette métaphore reste selon nous insuffisante pour décrire la multitude de chemins et les solutions organisationnelles qu’un collectif peut prendre pour produire des connaissances. Il faut en décrire les mécanismes possibles.

La stigmergie est un mécanisme de coordination indirecte dans un environnement émergeant auto-organisé, qui permet aux individus de communiquer entre eux en modifiant leur environnement. Les traces laissées par une action stimulent l’accomplissement de l’action suivante, que ce soit par le même agent ou un agent différent. Les individus bâtissent sur les actions existantes, ce qui conduit à l’émergence spontanée d’une activité d’apparence cohérente et systématique. Cette forme d’auto-organisation produit des structures complexes sans avoir besoin de plans, de contrôle ou même de communication directe entre les agents. Cette métaphore est très utile pour décrire la façon dont fonctionne un wiki, notamment à son stade initial : les écrits, les liens manquants, les phrases à compléter ou encore les pages à créer constituent différentes modes de coordination qui ne nécessitent pas de discussions. Mais comme une communauté épistémique se doit de produire une forme de cohérence de discours, il arrive nécessairement un moment où la stigmergie ne suffit plus.

Les chercheurs qui ont étudié les communautés épistémiques en ligne (comme les wikis) ont démontré que celles-ci nécessitaient trois types d’espaces pour se développer : des espaces d’implémentation, des espaces de documentation et des espaces de discussion [2]. Pour ce qui est des wikis, puisqu’ils constituent le support même d’implémentation des avancées, la documentation de cet avancement est automatiquement archivée par l’historique des pages. Mais comme dans le développement des logiciels libres, les contributeurs aux wikis publics s’appuient aussi sur des outils de discussion. Dans certains wikis, des pages de discussion sont ainsi directement associées aux pages en construction. C’est le cas dans Wikipédia. D’autres communautés ont opté pour des espaces dédiés à la discussion, comme des canaux IRC (Internet Relay Chat – un outil de discussion de groupe synchrone) ou encore des listes de discussion par courriel. Comme l’ont décrit Barcellini et Détienne (2003), les échanges de courriel se réalisent souvent dans la journée même et jouent un rôle important dans le maintien du lien social, l’accueil des nouveaux participants, la réparation d’une mésentente. Mais ces outils servent aussi très largement à évaluer, négocier, proposer et organiser des contributions qui ont été faites sur le wiki. On retrouve aussi, dans les pages et les listes de discussions, de nombreuses interventions à caractère politique, qui vont aller chercher des procédures établies, les remettre en question ou chercher à provoquer une transformation de ces procédures. Nous avons donc affaire ici à un type de relation sociale qui autorise la sélection, le perfectionnement ou le refus de ce qui est apporté au collectif. La discussion et la négociation jouent donc un rôle important dans la validation des contenus, mais aussi autour d’une certaine politisation du rapport aux connaissances.

Gestion d’une controverse en plein débat médiatique

Pour comprendre comment une communauté gère une négociation sur un wiki public, je vais analyser ici une controverse sur la page Accommodement raisonnable de Wikipédia. Au Canada, un « accommodement raisonnable » désigne l’assouplissement d’une norme afin de contrer la discrimination qu’elle peut possiblement engendrer. Le concept d’accommodement raisonnable a fait l’objet d’un important débat au Québec dans les dernières années. Fin 2006, en pleine campagne électorale, un candidat politique attribue un grand nombre de requêtes d’accommodements à des groupes ethniques et religieux minoritaires. Plusieurs médias de masse présentent alors ces requêtes comme étant dérangeantes et contraires aux valeurs québécoises. À l’origine forgé pour le monde du travail , avec pour objectif celui de veiller à la bonne entente d’une société diversifiée, le terme « accommodement raisonnable » acquiert soudainement une connotation péjorative. En janvier 2007, une municipalité du Québec déclare publiquement avoir créé une liste de normes de vie pour d’éventuels immigrants et demande au gouvernement d’amender la Charte québécoise des droits et libertés à ce sujet. Dans les semaines qui suivent, deux autres municipalités se joignent au mouvement. Beaucoup de groupes citoyens s’insurgent contre ces dénonciations qui leur paraissent racistes et qui semblent montées de toutes pièces. En février 2007, le gouvernement annonce la mise sur pied d’une commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles qui a duré plusieurs mois et a fait l’objet d’une couverture médiatique significative.

En écho à ce débat social, les contributeurs du Projet Québec de Wikipédia doivent faire face dès 2007 à une multiplication de guerre d’édition, d’actes de vandalisme, mais aussi à l’insertion de nombreux propos haineux, violents et racistes sur la page décrivant la notion d’accommodements raisonnables. Cette page, jusqu’alors très peu remarquée, se voit apposer un bandeau qui signale un manquement à la neutralité. Au sein de Wikipédia, ce genre de bandeau agit comme une alerte : la légitimité d’un contenu devient alors fortement suspecte. Pour gérer les difficultés liées à l’écriture de cette page jusqu’alors sans histoire, deux propositions différentes sont avancées :

1) Sur la page de discussion adjacente à la page de contribution, un premier utilisateur propose d’insister sur les accommodements raisonnables faits pour les handicapés, qui concernent un usage plus consensuel que ceux faits pour les personnes issues de l’immigration. Cette suggestion provoque une série de suggestions du même ordre. Cette première proposition tente de compléter le contenu pour le rendre moins controversé, mais le débat continue et cette stratégie semble échouer.

2) Un autre utilisateur suggère de mettre en place une page spécifique concernant la « controverse québécoise sur les accommodements raisonnables ». Cette suggestion provoque également plusieurs réponses qui renvoient aux origines du problème de neutralité. Comme il est plus facile d’établir un consensus sur les termes de la controverse que de travailler sur le contenu même de l’article, cette stratégie est un succès. En créant la page Controverse québécoise sur les accommodements raisonnables, les contributeurs peuvent ainsi se mettre d’accord sur une chronologie d’événements et une diversité d’approche.

La négociation des contributions dans les wikis : un savoir-faire de gestion des connaissances communes

Selon Christian Thuderoz [3], la négociation est un type de lien social poussé par l’intérêt, orienté vers la morale et structuré autant par le conflit que par la recherche de consensus. Lorsqu’une négociation se déroule dans cette intention, nous sommes bien face à un commun au sens défini par Olstrom. En effet, pour qu’ils puissent être valides et pertinents, les wikis épistémiques se sont donné des définitions et des frontières thématiques. Pour pouvoir fonctionner collectivement, les wikis se sont dotés de règles régissant la contribution à l’espace collectif, qui répondent aux spécificités et besoins locaux. Les individus impliqués dans la communauté peuvent généralement intervenir sur ces règles et disposent d’un système de sanctions graduées.

Par contre, ces règles ne sont pas toujours respectées ou connues des membres extérieurs, et c’est lors de désaccords qu’elles apparaissent. Par ailleurs, s’il existe des mécanismes de résolution des conflits accessibles et peu coûteux, bien des conflits restent régulés par la force (guerre d’édition, insultes, accusations) et c’est encore trop souvent l’usure qui clôt la négociation [4].

Ainsi, il n’y a pas toujours négociation : des contributions bien intentionnées se transforment souvent en guerre d’édition, ou en débat infini pour avoir le dernier mot. Or, la résolution de ces conflits n’est pas fréquemment valorisée. Au sein de Wikipédia, une personne dite « administrateur » est le seule à pouvoir techniquement intervenir pour bloquer ce genre d’agissement et il est plus fréquent que ce soit les observateurs et observatrices de la guerre d’édition qui interviennent pour aider à réorienter la dispute vers une recherche de consensus. La présence d’habitué.e.s aide notamment à prévenir certains dérapages, mais aussi des pertes de temps. Certain.e.s prennent alors un rôle qui se rapproche de la facilitation.

Notes

[1Cohendet, Patrick, Frédéric Créplet et Olivier Dupouët. 2003. « Innovation organisationnelle, communautés de pratique et communautés épistémiques  : le cas de Linux ». Revue française de gestion, no 146, p. 99‑121.

[2Barcellini, Flore, Françoise Détienne, Jean-Marie Burkhardt et Warren Sack. 2005. « A study of online discussions in an Open-Source community : reconstructing thematic coherence and argumentation from quotation practices ». Communities and Technologies 2005 (Proceedings of the Second Communities and Technologies Conference, Milano 2005), p 301-320. Springer.

[3Thuderoz Christian. 2000. Négociations. Essai de sociologie sur le lien social. Paris : Presses universitaires de France.

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Hacking with care

Hacking with care
Attention, bien-être et politique de l’ordinaire dans le milieu hacktiviste
dpi 27, 2013

 

Publié par la revue dpi pour son numéro 27, Hacktivisme

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suivi de cette recherche sur le site participatif :
hackingwithcare.in

Keywords: HACKING, HACKTIVISM, FEMINISM, SEXISM, CARE, EMPOWERMENT, SELF-CARE, MUTUAL AID, POSTURE, GESTURE, STILLNESS

Mots clefs: HACKTIVISME, IMMOBILITÉ, ATTENTION, BIEN-ÊTRE, ÉMANCIPATION, SOLIDARITÉ

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Hackers prone freedom towards tools, technologies and knowledge. They are often presented under the light of their ethics, philosophy and first line politics. Transparency, sharing, free access, decentralisation and world improvement are their most commonly shared values. They are also known for their harmonized, humoristic, playful and creative relations to work and time management. Engaging these freedoms to serve social activism, hacktivists get involved in contemporary social movement by supporting critical action and denouncing censure, surveillance, violence and torture. Along with DIY activists, hacktivists also prone a freeier and empowered relation to technical, social or biological context. Comiting themself beyond punctual actions, those radical hackers form communities and nourish strong social links as they collaborate across the world and in local .

At the same time, hackers and hacktivist’s relation to self care, body needs and mutual aid is appearing more clearly as problematic, not only after denunciation of violence or expression of (notably gendered) exclusion, but also in the form of depression and suicide. I suggest to look at those questions from two perspectives  : the relation hackers developpe to their body and its deal with stillness at work and the way they collectivize relation to care.If intense political repression is part of the issue, some hackers acknowledge that this lack of self care or collective mutual aid is fundamentally linked with some of the culture pattern. Demonstrative doocratic working environment often imply stress full exhausting situations where there is little space to share pain, weakness or distress. Disembodiment of online activities have often been valued as indifference to physical specificities, or if the possibility to hack one self body is exposed as the main proof of freedom, hacking with passion bring hackers to stay hours without moving, sleeping, without fresh air, healthy food, exercises: ie indifference to body needs, forced stillness and painful postures.

 

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Il y a de nombreuses raisons d’associer le mouvement hacker à un horizon social politisé, autogestionnaire et libertaire. Comme le montre le documentaire NOUS SOMMES LÉGIONS : L’HISTOIRE DES HACKTIVISTES, le hacktivisme est devenu une nouvelle forme de politisation et de solidarité transnationale. Les hackers prônent une relation de liberté, de transparence et d’autonomie vis-à-vis des outils, des technologies et des connaissances. Illes sont souvent présenté-e-s sous le jour de leur éthique, de leur philosophie et de leurs engagements de première ligne. Mais qu’en est-il des dimensions solidaires au quotidien du mouvement hacker? Comment les hacktivistes investissent-illes les pratiques relationnelles de ce discours politisé? Quels sont les liens entre hacktivisme, entraide, attention (à soi et aux autres), CARE et politisation du quotidien? Comment les hackers prennent-illes soin de leur bien-être physique, psychologique et des problèmes d’exclusion qui affectent leur communauté?

 

CARE, bien-être et politisation du quotidien

Ma sensibilité pour les activités de CARE[i] et la politisation de cette attention au bien-être individuel et collectif est fortement inspirée par le travail, l’engagement et la créativité de Pascale Brunet, en particulier au sein du milieu militant montréalais[ii]. D’abord pensé pour une publication en anglais, dont j’ai conservé le titre HACKING WITH CARE, j’ai choisi de traduire le terme « CARE » par « politique du quotidien » en me référant à Sandra Laugier[iii]. L’auteure utilise cette formulation (ou celle de « politique de l’ordinaire ») pour parler du soin de la réalité quotidienne, c’est-à-dire du fait que des gens s’occupent des autres, s’en soucient et veillent ainsi au fonctionnement courant du monde. Il s’agit d’une activité essentielle identifiée depuis longtemps comme une responsabilité féminine et la plupart du temps sous-estimée, sous-rémunérée ou simplement non rémunérée. Pour Joan Tronto[iv], il faut élargir la prise de conscience de l’importance du CARE et répartir plus largement la responsabilité de ces activités d’attention au bien-être en reconnaissant qu’elles constituent un rouage essentiel de la société. C’est donc en cessant de le reléguer à une éthique féminine et en légitimant son sens social fondamental que le CAREdeviendra un projet politique.

Hacktivisme et solidarités ordinaires

La culture hacker se présente depuis longtemps comme une communauté politisée luttant en faveur d’une société transparente et valorisant le partage, le libre accès aux connaissances et une organisation décentralisée[v]. Les hackers sont aussi connus pour avoir développé des relations harmonisées, humoristiques, ludiques et créatives quant au travail et à la gestion du temps[vi]. Engageant ces luttes au service d’activismes sociaux contemporains, les hacktivistes soutiennent des actions militantes et dénoncent la censure politique, la surveillance, la violence et la torture qui menacent notre bien-être et nos libertés. Profondément engagé-e-s au-delà des actions ponctuelles, illes nourrissent des liens forts et durables et forment des communautés soudées localement et internationalement[vii].

Mais d’autres aspects de la culture hacker sont plus problématiques. La façon dont les acteurs de ce milieu prennent soin de leurs besoins physiques et psychologiques ou gèrent les problèmes d’exclusion et de violence, liés notamment à la différence des genres, peut porter à questionner le véritable ancrage politique de cette posture. Les activismes technologiques appartiennent souvent au registre de l’héroïsme, de l’exploit, de l’action spectaculaire, voire d’un concours de vaillance. Dans ce contexte, peut-on imaginer que la culture hacker développe des relations d’entraide, d’écoute, de respect et d’attention à soi et aux autres par le biais d’une politisation du quotidien?

Je suggère de regarder ces questions à partir de trois perspectives : la façon dont les hacktivistes prennent soin (individuellement et collectivement) de leur BIEN-ÊTRE PHYSIQUE, notamment en lien avec des conditions de travail impliquant une immobilité et une mobilisation continue, la manière dont illes gèrent et collectivisent l’attention au BIEN-ÊTRE PSYCHOLOGIQUE, notamment par rapport aux dépressions et aux suicides qui marquent leur collectif, et enfin comment illes se mobilisent vis-à-vis des problématiques d’exclusion et de sexisme.

Détresses et solidarités psychologiques

 

PORTRAIT DE ILYA ZHITOMIRSKIY, WIKI-CONFERENCE, NEW YORK, NYU LAW SCHOOL, 2009. CRÉDIT : SAGE ROSS.

En 2011, la communauté hacker déplore le suicide de Ilya Zhitomirski, cofondateur du réseau social libreDiaspora. Le projet qui voulait notamment concurrencer Facebook n’arrive pas à obtenir le succès ou le soutien espéré. Certains analystes font le lien entre ce suicide et un milieu d’affaires compétitif, mais plusieurs hacktivistes commencent à réfléchir aux causes plus profondes de ce malaise et au stress associé à un milieu plus concurrentiel que solidaire.

Dans un article publié dans le magazine FORBES, Casserly[viii] se penche ainsi sur le stress, la pression au succès et la dépression propres au milieu hacker. Les réactions à cet article trouvent écho chez plusieurs membres de la communauté. En 2008, une conférence sur la dépression dans les milieux de l’informatique avait déjà inspiré la création du site Web BlueHackers, lequel rend visible la souffrance du milieu hacker en lien avec des problèmes de dépression, d’anxiété ou de troubles bipolaires et cherche à proposer des solutions d’aide et à susciter l’entraide.

En janvier 2013, la communauté hacker apprend la disparition brutale du hacktiviste Aaron Schwartz, qui s’est suicidé alors qu’il encourait une peine de 35 ans de réclusion pour avoir téléchargé et rendu public des millions de documents juridiques et scientifiques payants. Il y a clairement un lien entre l’immense pression politique qui menaçait le militant et les raisons de son suicide. Cependant, pour apprendre à agir vis-à-vis de ces profondes détresses, des membres de la communauté hacker et des chercheurs sympathisants se mobilisent et commencent à parler d’entraide psychologique. L’écrivain Clay Shirky[ix] propose ainsi de prêter attention aux autres comme façon de rendre hommage à la mémoire d’Aaron Schwartz. Les informaticiens et militants Christopher Allan Webbe[x] et Evan Promodou[xi], proposent ainsi de pousser plus loin une réflexion collective sur la dépression et le suicide dans le milieu. Dans les débats qui s’en suivent[xii], on voit émerger une prise de conscience sur le manque d’espace disponible pour parler de douleur, de faiblesse ou de détresse, et le défi d’introspection et de changement qu’une telle réflexion peut amorcer à long terme.

 

Bien-être somatique et hacktivisme

« WE WILL CREATE A CIVILIZATION OF THE MIND IN CYBERSPACE.
MAY IT BE MORE HUMANE AND FAIR THAN THE WORLD YOUR GOVERNMENTS HAVE MADE BEFORE.
 »
―  John Perry Barlow, A DECLARATION OF THE INDEPENDENCE OF CYBERSPACE (1988)

 

OGDCAMP BEANBAG TRANSPORTATION, VARSOWIE, POLOGNE, 2011. CRÉDIT : OPENKNOWLEDGEFESTIVAL.

 

Au nom d’une valorisation de l’esprit, les liens entre la culture hacker et les rapports au corps se font souvent sur le mode du dépassement, de la transcendance ou encore en fonction d’une sorte de négation du corps et, par extension, de ses besoins. L’invisibilisation du corps dans les échanges médiatisés est même valorisée comme gage d’égalité (bien que cette analyse soit controversée par rapport formes d’exclusions ethniques et genrées, telles que présentées plus tard). Parallèlement au discours d’indifférence vis-à-vis du corps, coexiste une éthique du dépassement où la possibilité de hacker un organisme (et soi-même) devient une preuve ultime de liberté. Or ces mêmes activités amènent souvent ces protagonistes à rester des heures sans bouger, sans prendre l’air, sans dormir, sans boire ou sans manger. Comment les hackers se chargent-illes de la réalité physique de leur corps dans le cadre d’un travail médiatisé impliquant des postures immobiles prolongées ainsi que des troubles musculo-squelettiques et physiologiques?

Les contextes de travail et de rencontre viennent souvent renforcer ces logiques performatives. Plusieurs solutions apportées engagent les technologies sous la forme de logiciels comme workrave servant à mesurer et à gérer l’activité des travailleur-euse-s. Par ailleurs, certains projets se chargent de cette dimension en réservant des espaces silencieux, isolés ou accueillants et en désignant des responsables à l’attention du soin des participant-e-s, tels que les anges et les archanges présent-e-s lors du Chaos Communication Camp, un rendez-vous international pour hackers, ou encore les porteur-euse-s de BEAN BAG (voir photo) de l’Open Knowledge Festival.

C’est aussi le sujet de recherche de l’équipe WORKING STILL-STILL WORKING qui s’intéresse aux dimensions somatiques du rapport aux TIC comme nouvelle condition de travail. L’objet de leurs ateliers ATTENT!ON SOM(T)AC(T)ICS a permis d’engager une démarche de collecte et d’expérimentation en vue d’une émancipation collective.

ATTENT!ON SOM(T)A(T)ICS, EXPLORATIONS PAR KARINE RATHLE, BERLIN, 2012. CRÉDIT : GOLDJIAN.

 

Vers un hacktivisme inclusif et solidaire?

Les milieux de l’informatique, en particulier ceux du jeu vidéo, du logiciel libre et celui des hackers sont malheureusement bien connus pour leurs formes d’exclusion ethnique et genrée. Des membres du collectif Monochrome font ainsi état des marginalisations à l’œuvre dans les HACKERSPACES (espaces autonomes où se rassemblent les hackers) :

AS SUCH, WE FIND TODAY’S HACKERSPACES EXCLUDING A LOT OF ETHNICAL AND SOCIAL GROUPS THAT DON’T SEEM TO FIT IN OR MAYBE FEEL SO AND ARE SCARED BY THE WHITE MALE NERD DOMINANCE, THEIR (MAYBE) SEXIST OR EXCLUSIONIST JOKES OR WHATEVER MIGHT BE CONTRIBUTED TO THEM. OR PERHAPS THEY DON’T HAVE THE PROPER SKILLS TO COMMUNICATE AND/OR COOPERATE WITH THE PACKS OF GEEKY GUYS (OR AT LEAST THEY MIGHT THINK SO).
―  Johannes Grenzfurthner et Frank Apunkt Schneider, Hacking The Spaces, 2009.

HACKING AT RANDOM, PAYS PAS, 2009. CRÉDIT : PACHANGO.

S’il existe des facteurs d’éloignement extérieurs et antérieurs à la culture hacker, de nombreux travaux permettent de comprendre comment ses exclusions sont produites et alimentées par les activités et les attitudes des membres de la communauté. Par exemple, Michele White[xiii] s’est intéressée aux représentations des genres, véhiculées par l’imaginaire d’Internet, en s’attardant aux guides d’introduction et aux illustrations audiovisuelles supposées représenter les utilisateur-rice-s cibles. La joueuse de jeux vidéo féministe Mar_Lard[xiv] a analysé les nombreux stéréotypes par rapport au genre propre au milieu du jeu vidéo et a proposé plusieurs solutions[xv]. La militante Asher Wolf s’est adressée à la communauté hacker pour parler de son exclusion à la suite d’une série d’agissements sexistes[xvi]. Mais à la lecture de la violence des réactions vis-à-vis de ces publications, toute activiste pourrait douter de la volonté militante ou même progressiste du milieu geek ou hacker. Plusieurs cas d’humiliation publique méritent d’être mentionnés dont les violents contrecoups à l’encontre d’Adria Richard. Voulant dénoncer les blagues sexistes échangées par ses voisins lors d’une conférence de la communauté Python, cette informaticienne a perdu son travail pour avoir semé l’adversité au sein de la communauté. Comme le montre la journaliste West Lindy[xvii] et la blogueuse Amanda Blum[xviii], le fait qu’un des protagonistes mâles ait aussi été renvoyé a suscité une vague de réactions sexistes d’une rare violence.

Parallèlement, plusieurs initiatives visent à favoriser l’inclusion des groupes marginalisés dans la culture hacker, par le biais de groupes de solidarité et de créativité non mixtes, des SAFER SPACES, telles que Anarchafeminist Hackerhive, le projetDebian Women, le site Geekfeminism, le centre d’ingénierie critique Miss Desponia, les ateliers d’entraide du FouFem, ceux des Samedies ou encore les festivals techno-féministes Les HTMlles et l’Eclectic Tech Carnival.

Mais parallèlement à la création de SAFER SPACES, on pourrait s’attendre à ce que la branche politisée du milieu hacker s’attelle sérieusement à ces questions dans les espaces mixtes.  En raison de la quasi-absence de conscientisation vis-à-vis des privilèges, des stéréotypes et des violences véhiculées dans le milieu hacker, il semble y avoir peu d’espoir de voir émerger une politisation du quotidien. Les rares marques de solidarité vis-à-vis de ses attitudes sexistes et exclusives — que ce soit dans les espaces de travail et de rencontre, dans les productions logicielles et audiovisuelles, dans les échanges sur le Web, ou pire encore, dans la valorisation de ces attitudes — démontrent que la route s’annonce encore très longue avant d’y arriver. Si des analyses réflexives et des propositions commencent à émerger, elles restent marginales et majoritairement portées par des femmes sans figurer au centre des préoccupations politiques des milieux hacktivistes. Or la sous-représentation des femmes dans ce milieu implique une raréfaction des rencontres des pairs, des possibilités de partage et de prise de parole, et donc d’écoute et de politisation. Dans ce contexte, une solidarité masculine et des choix conscients allant dans cette direction sont essentiels pour faire évoluer la situation.

HACKING WITH CARE : vers une responsabilisation collective?

Ce texte vise à amorcer une réflexion au sein de la communauté hacker sur les questions d’attention à soi, d’entraide, d’inclusion, mais aussi sur la relation entre ces trois questions. Ce lien fait poindre le danger que ce soit majoritairement les femmes qui, implicitement, prendront soin et se soucieront de la santé de leurs collègues masculins, tout en payant les frais d’une exclusion et d’un mépris quant à leur implication. Parallèlement aux propositions d’entraide, il est essentiel de faire émerger une posture solidaire qui permettra de s’attaquer aux pressions sociales et aux formes d’exclusion ordinaire. Cela signifie d’être créatif, mais aussi de refuser de cautionner des attitudes dominatrices, sexistes et exclusives en dépit des risques professionnels et relationnels que ces interventions peuvent susciter. Comme cette introduction est loin d’être exhaustive, je propose de donner la parole[xix] à des hacktivistes impliqué-e-s dans une politisation du quotidien qui cherchent à mettre de l’avant une posture inclusive, soucieuse de l’attention à soi et favorisant l’entraide,dans une optique de bien-être et d’autonomisation collective.

Notes

[i]  Le CARE renvoie à une posture d’attention à soi et un souci pour le bien-être d’autrui qui implique à la fois des pratiques de soin, de prévenance, de facilitation ou de médiation, autant de termes rendant imparfaitement la polysémie du terme anglais, d’où son usage courant dans la langue française, en sciences sociales et en études féministes, notamment.

[iii] Laugier, Sandra, Pascale Molinier et Patricia Paperman (dirs.) (2009). QU’EST-CE QUE LE CARE? SOUCI DES AUTRES, SENSIBILITÉ, RESPONSABILITÉ. Paris : Payot.

[iv] Tronto, Joan (2009). UN MONDE VULNÉRABLE. POUR UNE POLITIQUE DU CARE. Paris : La Découverte.

[v] Levy, Steven (1984). HACKERS: HEROES OF THE COMPUTER REVOLUTION. Garden City (NY): Anchor Press / Doubleday.

[vi] Himanen, Pekka (2001). L’ÉTHIQUE HACKER ET L’ESPRIT DE L’ÈRE DE L’INFORMATION, Paris : Exils.

[vii] Coleman, Gabriela (2013). CODING FREEDOM: 2012, THE ETHICS AND AESTHETICS OF HACKING.Princeton University Press.

[ix] Shirky Clay, 23 janvier 2013, REMEMBERING AARON BY TAKING CARE OF EACH OTHER.http://www.shirky.com/weblog/2013/01/remembering-aaron-by-taking-care-of-each-other/

[x] Christopher Allan Webber, 16 janvier 2013, ON HACKERS AND DEPRESSION.http://dustycloud.org/blog/on-hackers-and-depression

[xi] Promodou, Evan, 14 janvier 2013, ON HACKERS AND SUICIDE :http://evanprodromou.name/2013/01/14/on-hackers-and-suicide/

[xii] Conversation sur identi.ca. ON HACKER AND SUICIDE.http://identi.ca/conversation/98042181#notice-99041263

[xiii] White, Michele (2006). THE BODY AND THE SCREEN, THEORIES OF INTERNET SPECTATORSHIP.Cambridge : MIT Press.

[xvi] Wolf, Asher. DEAR HACKER COMMUNITY – WE NEED TO TALK. 29 décembre 2012.  http://asherwolf.net/date/2012/12/

[xvii] West, Lindy, « Woman in Tech Tweets About Sexist Dudes in Tech. Dude Gets Fired. Internet Meltdown Ensues. » Jezebel, 21 mars 2013.http://jezebel.com/5991792/woman-in-tech-tweets-about-sexist-dudes-in-tech-dude-get-fired-internet-meltdown-ensues

[xviii] Blum, Amanda, « Adria Richards, PyCon, and How We All Lost », mars 2013.http://amandablumwords.wordpress.com/2013/03/21/3/

[xix] Sur ce blogue et par le biais d’entrevues.

 

Websites

http://dustycloud.org/blog/on-hackers-and-depression

http://www.shirky.com/weblog/2013/01/remembering-aaron-by-taking-care-of-each-other/

http://bluehackers.org/howto

http://www.diydharma.org/

http://www.happinessatworksurvey.com/

http://cafaitgenre.org/2013/03/16/sexisme-chez-les-geeks-pourquoi-notre-communaute-est-malade-et-comment-y-remedier/

http://focusmanifesto.com/toc/

http://www.thefreedomexperiment.com/ 

The Ethic Of Sleep

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Que sont nos signaux somatiques devenus?

Délinéaire du labnt2,  le 28 octobre, 2013

Plongée intérieure
dans un corps
comme système
Réaliser qu’il est
immensément complexe
et que les mécanisme et circulations
qui s’y trament
y sont très largement inconnus et ignorés.

Nous étions partis dans l’esprit comme habitat ultime
Depuis quand avons-nous commencé à déserter nos corps
les vouloir obsolètes?

Je regarde et relis le film et la documentation de cette performance et installation magnifique d’Aiwen Yin: THE MASSAGE IS THE MEDIUM, 2012

Je recopie quelques petits extraits de la voix off qui accompagne la performance, telle que retranscrite par Emily King

COMPUTERS CHANGE YOU, STARTING FROM YOUR HANDS,
GROW INTO YOUR CHEST, GET INTO YOUR BACK, THEN TO YOUR NECK, AND EVENTUALLY, TO YOUR BRAIN…
I KNOW YOU THOUGHT THAT YOUR BODY WAS IRRELEVANT, DIDN’T YOU?
OTHERWISE, YOU WOULDN’T LET IT BE LIKE THIS…
AS IF IT’S JUST THE OPERATOR OF YOUR MIND, AND YOU THOUGHT YOUR MIND IS ETERNAL,
TRAVELLING IN THE INFINITE UNIVERSE, PLUGGING INTO THE MORTAL NERVOUS CIRCUITS, BEING FREE…
[…]
IT’S NOT ENOUGH THAT MACHINES CODE YOUR LIFE.
IT’S NOT ENOUGH THAT THEY DESIGN EVERY INCH OF YOUR LIFE.
YOU WILL ONLY BE PERFECT WHEN ITS PERSPECTIVE BECOMES YOURS,
YOUR ONLY PERSPECTIVE.
ONLY THEN YOU WILL HAVE YOUR TRUE FREEDOM:
BOUNDLESS, PAINLESS, SENSELESS, HEARTLESS…
[…]
IN THIS OPTICAL FIBER WORLD, YOU ARE TRANSCENDENT.
YOUR FACE IS FLATTENED AFTER THE SPEED OF LIGHT.
YOU CAN BARELY SEE OTHERS FACES, AND OTHERS CAN BARELY SEE YOURS.
SO YOU TALK AS LOUD AS YOU CAN, IN ONE WAY OR ANOTHER,
SO YOU CAN GRAB AS MANY HURRIED TRAVELLERS AS POSSIBLE…
AFTER ALL, THE MASS MAN NEEDS THE PROOF OF HIS LIVING…
SO FIFTEEN MINUTES OF ATTENTION IS ALREADY AN EXTRAVAGANCE.
IF POSSIBLE A MASSIVE KILLING WEAPON IS IN FAVOUR.
SO TAKING A MASSAGE TO YOU BECOMES A VERY ODD, EVEN UNCOMFORTABLE IDEA, DOESN’T IT?
YOU NEEDED TO HAVE SO MANY DECENT REASONS TO GIVE YOURSELF IN, DIDN’T YOU?

Peut-être qu’à force d’extériorité
d’harnachement aux artefacts
de cognition
qui déposent dans l’espace
lointain
et proxémique
à force de sortir du corps
nos pensées
et idées
et
mémoires…
nous sommes devenu.e.s
à nous-mêmes
inconnu.e.s
des systèmes oubliés
lointains
relégués
aux soins de soi
délégués
aux experts en dérèglements
qui parlent en règles
en régimes
en régiments
d’instructions médicales
mécaniques
désaffiliés

Hello computer
partenaire d’évasion
colonel d’invasion
de l’espace
de nos corps
nous revenons.

Est-ce que je force le trait?
Est-ce que j’invente un passé?
que dit l’archéologie de nos présences au corps depuis le temps que nous sommes numériques?

Le vieux Marx parlait d’un continuum.

TOUT CE QU’ON APPELLE L’HISTOIRE UNIVERSELLE N’EST RIEN D’AUTRE QUE L’ENGENDREMENT DE L’HOMME PAR LE TRAVAIL HUMAIN.[2]

Si nous sommes parti.e.s
ailleurs
et absenté.e.s
nous allons donc nous réengendrer
ET PENSER DE TOUS NOS CORPS
prolongés

Encore?

Le post-humain est-il post-cyborg?
Le post-cyborg est-il post-humain?
Le post du post est-il là?
Au cœur d’une circulation,
une conversation à reprendre
entre artefacts cognitifs, corps pensants, et pensées outillées

re-prise de corps
aussi inconnu.e.s brillant.e.s, éléctriques, usé.e.s, perdu.e.s et à portée de main,
et de signal, l’un.e que l’autre.

Les techniques somatiques
reviennent
comme des prises, des langages
de programmation et de lecture
de nos corps systèmes
aux langues oubliées
presque mortes
organes inutiles
déplacées dépassées
remplacées
prothésées
Un retour vraiment?
Ou un nouvel appel à exploration d’une dimension ignorée

body signal within techno noise
body noise to techno signal
embodied techno signal
au présent

Ontologie hacker
à renverser
inter-verser
intérieurement
retracer le circuit
de l’origine de nos pensées
de l’émergence du signal
de sa circulation

Taire les signaux
les ignorer
à force
jusqu’à perdre
le sens de lecture
l’écoute
le décodage
des signaux
des signes
des pulsations
des souffles
des douleurs
des rythmes
qui battent
et pulsent
et disent

Communications systémiques à reprendre
opérer
nos artefacts à cœur ouvert
et désirer
que corps obsolètes
ressortent des tiroirs
et s’extirpent des chaises
et nos mains des souris
en dansant

des ré/assemblages.

——————————————-

[1] Méthode créée par Moshe Feldenkrais (1904-1984), physicien israélien d’origine ukrainienne, qui immigre en France dans les années 1930, où il développe une pratique de Judo. Suite à une blessure au genou, il refuse une opération chirurgicale dont les résultats sont incertains et décide d’explorer lui-même comment se déplacer sans douleur. Il mettra ainsi au point, à partir des années 1950, d’une méthode de soins inspirée des neurosciences et de sa passion pour les arts martiaux. La Méthode Feldenkrais se pratique: en séances collectives, «Prise de Conscience par le Mouvement» (P.C.M.), et en séances individuelles, «Intégration Fonctionnelle» (I.F.). Lors d’une séance collective, le ou la praticien.ne ne fait pas la démonstration des mouvements à exécuter. Il ou elle propose oralement aux participants d’explorer des mouvements habituels ou inhabituels. Il ou elle les invite à focaliser leur attention sur leurs sensations et sur les relations entre les différentes parties de leur squelette. L’intégration fonctionnelle est une séance individuelle, où le ou la praticien.ne guide, par le toucher, la personne dans sa prise de conscience et dans son apprentissage. Le ou la praticien.ne invite manuellement la personne à être à l’écoute d’elle-même et lui suggère de façon douce, précise et non intrusive de nouvelles possibilités d’organisation.

[2] Karl Marx, cité par Jacques Gleyse dans L’INSTRUMENTALISATION DU CORPS: UNE ARCHÉOLOGIE DE LA RATIONALISATION INSTRUMENTALE DU CORPS, DE L’ÂGE CLASSIQUE À L’ÉPOQUE HYPERMODERNE. Paris, L’Harmattan, 1997, p. 21.

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Some Laptop AutoPsys

Inspired by the project Effeuillage d’Ordinateur by Annie abramams, and Nancy Mauro Flude feminist approach of toy opening, as describred “Linux for Theatre Makers: Embodiment & Nix Modus Operandi (FLOSS+ART, 2008), SomeLaptop AutoPsys questions the relation we have to our own computer, through an intimate dissection among electonics fragilities, mysteris and discoveries.

If computers are extension of (wo)man, are we allowed to open them up and understand the way they work ?

An Hp dissection

A first delicious attempt in Berlin summer 2012

The FemHack experiment

A collective feminist experiment happened at FemHack 17 novembre, at foufem.

The EcoHacking exploration

July 24, 2014, New Delhi, NewYork State

http://www.biomearts.net/ecohack2014/blog/

AnneWkshp

 

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Attent!on som(et)actics

Attent!on som(et)actics
 un projet de workingstill-stillworking

Série d’ateliers supportant une réflexion et des propositions émancipatrices sur l’attention portée à notre corps dans nos rapports (intimistes, libérateurs, créatifs ou contraignants) à nos outils de communication.
Attent!ion Som(t)a(c)tic is a workshop serie to reflect upon our physical and physiological relationships toward our communication tools.

Here the list of workshops:

Here the recolted material

In a kind of somatic confessional, participants are first brought to describe their (intimate, pleasant, difficult or binding…) relationships with their computers and to propose ways of subjugating those routines. Those confessions will work as an opportunity to gather participants confidences about their work habits and to suggest some ideas for both individual and structural empowerment.  The series of workshops encompasse exercises and explorations guiding the participants to question the governance of their workplace and the relationships they maintain with their communication tools. They are invited to explore avenues of creative empowerment by suggesting techno-humanists thematic improvisations.

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Les ateliers ont pour objectif d’explorer nos rapports somatiques aux usages de l’informatique. C’est notamment l’occasion de susciter une réflexion personnelle et collective passant par le corps. Par le biais d’exercices et d’explorations guidées, les participant.e.s parcourrent ainsi des questionnements sur la gouvernance de leurs lieux de travail et sur les rapports entretenus avec leurs outils de communication (notamment mobiles et portables). Ils et elles sont ensuite invitées à explorer des avenues d’émancipation créative par des suggestions d’improvisations techno-humanistes.

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Entre les 0 et les 1 – Between 0 & 1

 2014 may 22-21
Un projet de l’ERSE

Ateliers donnés à l’école des Médias de l’UQAM, dans le cadre du festival Sight+Sound : Science Faction les Mercredi 21 et jeudi 22 mai 2014

After consumerism world collapsed, a reapropriation of our electronic devices and our human bodies becomes necessary. A virus has attacked all new generation computers, smartphones, tablets with most features becoming unusable.  This series of 4x3hrs workshops looks at how to reconnect with your machine from an embodied awareness.

  • Terminal poetics : We start communicating with our electronics and with each other. What can we do ?
  • Attent !on som(t)a(c)tics : With the micro movements of our bodies when using our devices, we improvise and explore forms of embodied emancipation within a digital context.
  • Electromagnetic computer music : The radiation of our devices is transformed into noise. By operating basic software, computer music happens in the most literal, physical sense.
  • Meditation with computer : Mindfulness technics will connect the processes at work in our minds with our computer processes.

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A. Goldenberg (CA) is a sociologist artist crossing disciplines and practices.
P. Gustin (FR) works with text and source code, immersed in the flux of the digital universe.
V. Vuksic (CH) works on an acoustical experience of computer logic becoming real.
E. Hardy (CA) is a dancer and somatic educator interesting in the poetics of everdaylife movement.


Attent!on som(et)actics
 un projet de workingstill-stillworking

Série d’ateliers supportant une réflexion et des propositions émancipatrices sur l’attention portée à notre corps dans nos rapports (intimistes, libérateurs, créatifs ou contraignants) à nos outils de communication.

Attent!ion Som(t)a(c)tic is a workshop serie to reflect upon our physical and physiological relationships toward our communication tools.

Here the list of workshops:

Here the recolted material

In a kind of somatic confessional, participants are first brought to describe their (intimate, pleasant, difficult or binding…) relationships with their computers and to propose ways of subjugating those routines. Those confessions will work as an opportunity to gather participants confidences about their work habits and to suggest some ideas for both individual and structural empowerment.  The series of workshops encompasse exercises and explorations guiding the participants to question the governance of their workplace and the relationships they maintain with their communication tools. They are invited to explore avenues of creative empowerment by suggesting techno-humanists thematic improvisations.

mainpenseratoutP1040322

Les ateliers ont pour objectif d’explorer nos rapports somatiques aux usages de l’informatique. C’est notamment l’occasion de susciter une réflexion personnelle et collective passant par le corps. Par le biais d’exercices et d’explorations guidées, les participant.e.s parcourrent ainsi des questionnements sur la gouvernance de leurs lieux de travail et sur les rapports entretenus avec leurs outils de communication (notamment mobiles et portables). Ils et elles sont ensuite invitées à explorer des avenues d’émancipation créative par des suggestions d’improvisations techno-humanistes.

 

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veuve noir et délicatesse

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