A nos déchets

Un enjeu politique, des prises en main rituelles, artistiques et activistes

Les déchets ne sont jamais neutres. Ce qu’une société choisit de rejeter, où elle choisit de l’enfouir, et qui elle charge d’en porter le poids, sont des décisions traversées par la race, la classe et l’histoire coloniale. À Nos Déchets part de ce postulat politique : la gestion des déchets est d’abord un rapport de pouvoir.

Cette lecture s’appuie notamment sur les travaux de Max Liboiron (Métis/Michif), professeur.e de géographie à l’Université Memorial et fondateur.rice du Civic Laboratory for Environmental Action Research (CLEAR), à Terre-Neuve. Dans Pollution Is Colonialism (2021), iel démontre que la pollution n’est pas seulement un symptôme du capitalisme, mais une manière active de reconduire les rapports coloniaux au territoire — une prise de possession coloniale des terres autochtones qui se perpétue même lorsque la recherche environnementale se fait avec de bonnes intentions. À Nos Déchets se situe dans le sillage de cette pensée : un projet artistique ne peut prétendre « sensibiliser » aux déchets sans d’abord interroger de quelles terres, de quels corps et de quelles histoires ces déchets sont indissociables.

Des pratiques artistiques en résonance

Cette approche trouve écho dans plusieurs pratiques artistiques canadiennes qui abordent les déchets par le relationnel plutôt que par la seule dénonciation. En Abitibi-Témiscamingue, Véronique Doucet a mené sa performance Plantation minière sur le site minier abandonné d’Aldermac, en collaboration avec un biologiste de l’UQAT — une démarche de science citoyenne proche de celle proposée ici. À Montréal, Serge Murphy interroge le statut du déchet et de l’objet trouvé dans ses installations, tandis que Tricia Enns (Ada X, maîtrise à Concordia) cartographie les débris urbains par la marche et la fabrication de papier, notamment lors de l’atelier Mapping Debris Together. Toujours à Montréal, l’artiste Claraence Painchaud déploie une pratique de fiction spéculative à partir d’espaces liminaux. Ailleurs au Canada, Brian Jungen (Dunne-za) et Wally Dion (Première Nation saulteuse de Yellow Quill) transforment matériaux de consommation et déchets électroniques en sculptures critiques de l’extractivisme. En Outaouais, Emily Rose Michaud, cofondatrice des Amis du Champ des Possibles, traite les friches urbaines délaissées comme des êtres vivants plutôt que comme des résidus. À Nos Déchets souhaite tisser des liens avec ces pratiques et d’autres, notamment dans les régions ressources du Québec, où résidus industriels et miniers croisent directement les enjeux de justice territoriale.

Mesurer l’abîme

Les chiffres confirment l’ampleur de l’enjeu, même s’ils ne disent rien, seuls, des rapports de pouvoir qui le traversent. À Montréal comme au Québec, chaque personne élimine aujourd’hui près de 685 kg de matières résiduelles par année — une baisse encourageante par rapport aux 716 kg de 2021, mais encore loin de la cible provinciale de 525 kg fixée pour 2023. Le Québec affiche la production de déchets par habitant la plus élevée au pays, et neuf des trente-huit sites d’enfouissement québécois atteindront leur capacité maximale d’ici 2030. Or ces sites ne sont jamais répartis au hasard : des travaux fondateurs de Robert Bullard aux États-Unis à ceux d’Ingrid Waldron sur les communautés mi’kmaq et afro-néo-écossaises, la même logique se répète — les sites d’enfouissement, les incinérateurs et les industries polluantes s’implantent de façon disproportionnée dans les quartiers pauvres et racisés. Montréal n’y échappe pas : le quartier historiquement noir de la Petite-Bourgogne en porte encore les traces, entre expropriations, infrastructures polluantes et déplacement de communautés.

Une proposition artistique et pédagogique en trois temps

À Nos Déchets propose d’aborder cet abîme non pas comme un problème à résoudre, mais comme un territoire relationnel à habiter collectivement — par l’art, le rituel et la pensée politique.

Étape 1 — Séries d’ateliers. Plusieurs séries d’ateliers, présentées dans des maisons de la culture, réuniront des publics diversifiés — enfants, personnes aînées, résident·e·s de différents quartiers et classes populaires, communautés culturelles variées — autour de gestes alliant science citoyenne, biologie et pratiques artistiques liées au déchet. Ces rencontres croiseront observation, caractérisation des matières résiduelles et création, pour que les participant·e·s développent une connaissance sensible et incarnée de ce qu’iels rejettent.

Étape 2 — Forum ouvert. Un forum ouvert réunira ensuite des acteurs locaux, des artistes et des publics intéressés par le sujet, pour décider collectivement de la forme à donner au symposium à venir.

Étape 3 — Symposium. Un symposium sur les pratiques rituelles et artistiques autour du déchet portera une volonté claire d’organisation, d’innovation sociale, de pression, de transformation et de responsabilité sur les pratiques collectives liées aux déchets, à l’échelle du Québec et du Canada — avec une attention particulière à la perspective décoloniale et aux rapports de classe qui structurent la question : qui les produit, qui les gère, qui les subit.

Le parc Frédéric-Back, aménagé sur l’ancienne carrière-dépotoir Miron, se présente comme un territoire potentiel pour accueillir ce symposium — c’est d’ailleurs là que Painchaud a coanimé l’atelier Liminal : corps, espace, fiction. Le parc borde Saint-Michel, quartier populaire et multiethnique parmi les plus densément peuplés de Montréal, où se déploient aujourd’hui la TOHU (Cité des arts du cirque), des jardins communautaires et des organismes de réinsertion — autant de pratiques qui réinvestissent ce territoire d’enfouissement.

Rôles et posture

Dans ce projet, j’interviens à la fois comme artiste, comme facilitatrice et comme commissaire — une position que j’occupe depuis plus d’une décennie à travers la facilitation de forums ouverts (À Nous le Plateau, TransHackFeminism Camp, Animation Communauté LabàLab). Cette triple posture me permet de faire circuler la parole entre les participant·e·s, les artistes invité·e·s et les publics, sans concentrer l’autorité créative dans une seule voix.

Inspiration

Les illustrations et l’esprit de ce projet s’inspirent du rituel Arts Plastiques, réalisé à Jacmel, en Haïti, en collaboration avec l’artiste Mabelle Williams — un travail où la matière plastique rejetée devenait le support d’un geste rituel collectif, plutôt qu’un simple déchet à faire disparaître.

En Haïti, l’État a depuis longtemps délaissé toute responsabilité face aux déchets — comme à bien d’autres biens et maux communs — laissant aux artistes, aux communautés et aux pratiques rituelles le soin de prendre en charge ce qui est abandonné. Ce déplacement éclaire d’un autre angle la proposition d’À Nos Déchets : la prise en main artistique et rituelle des déchets est, ici comme là-bas, une réponse politique à part entière.

“Art plastique”, rituel avec Mabelle Williams, Jacmel, Haiti